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Dans un article (<-clic)
publié dans le Monde du 26.09.2012, Mr Ramus pose une
question à laquelle il apporte des éléments de
réponse.
Voici ses propos : "Peut-il y avoir une exception française en médecine ?
La 5ème édition de la Classification française des troubles mentaux de l'enfant et de l'adolescent(<-clic)
(CFTMEA) vient d'être publiée, à destination des psychiatres français souhaitant pratiquer une psychiatrie
française, avec des critères diagnostiques fondés sur une théorie
psychanalytique des troubles mentaux tombée en désuétude dans le monde
entier, sauf en France et dans quelques pays sous influence française."
Revenons donc sur cet article appelant plusieurs observations.
Mr Ramus ignore manifestement que
la psychiatrie n'est pas une spécialité médicale comme les autres(<-clic),
ce qui est pour le moins surprenant de la part d'un Directeur de recherches
du CNRS. En d'autres termes, il ne semble pas savoir que
dans la quasi-totalité des maladies psychiatriques, il n'y a pas de témoin
biologique fiable, en dehors de la parole des patients, de sorte que
lorsqu'il s'en trouve, la maladie devient ipso-facto une maladie
neurologique ou autre, et non plus psychiatrique (1).
C'est
pourquoi la comparaison entre la psychiatrie et les
autres spécialités médicales, ne tient pas. C'est aussi pourquoi il est
erroné de vouloir aligner la psychiatrie et la
psychologie par voie de conséquence, sur la médecine US fondée sur les preuves
(Evidence Based Medicine)(<-clic)
. C'est enfin pourquoi, oui, il peut y avoir
une exception à la Française en Psychiatrie et en Psychologie,
pour reprendre les termes de Mr Ramus, car cette exception nous honore en réalité, comme nous allons encore le
voir. Précisons que le terme "exception" est inadéquat, parce que la
psychanalyse est largement représentée au niveau international, ainsi que
d'autres écoles de psychologie, même si cette représentation n'est pas
dominante en psychiatrie, et pour cause puisqu'il s'agit d'une
spécialité médicale. De ce point de vue aussi, il n'y a pas
vraiment d'exception française,
contrairement à ce qui est affirmé.
Pour aller plus loin, rappelons
également que
la psychopathologie, matière commune à la psychiatrie et à
la psychologie clinique, n'est pas une discipline exclusivement médicale,
biologique donc, loin s'en faut.
En effet, toutes les écoles de psychologie sans exception - pas seulement la Psychanalyse par
conséquent - apportent des explications des troubles ou pathologies psychiques, n'ayant
rien à voir avec la psychiatrie biologique ou s'en différenciant très
clairement. Pour cette
raison entre autres, les pathologies psychiques ne doivent pas être confondues avec les
pathologies mentales organiques dont l'étiologie biologique est
connue et indiscutable.
Tout cela rappelle fortement la position du regretté
Professeur Edouard Zarifian, qui parlait du déni du psychisme dans la psychiatrie contemporaine(<-clic)
.
C'est pourquoi nous renvoyons les lecteurs à l'œuvre de cet auteur,
pour approfondir leurs connaissances des problèmes évoqués ici.
En d'autres termes, Mr Ramus semble ignorer que la psychiatrie est construite
au carrefour de la biologie et de la psychologie, mais que pour autant
la psychologie n'est pas une science médicale, même si de nombreux
médecins et biologistes ambitionnent la réduire à cela, avec la
bénédiction et l'appui bien réel et concret des laboratoires(<-clic)
, que ce soit en termes
d'expérimentations, de financement des études médicales, de gratifications diverses et variées des médecins,
d'actionnariat, etc...
Notons aussi que le débat en question étant très ancien, il y a longtemps
qu'il serait clos s'il pouvait l'être, ce que Mr Ramus ne peut pas ne pas
savoir. Il y a ainsi une hypocrisie et une insistance surprenante dans la
persévérance infinie à vouloir tout ramener à la
biologie, c'est-à -dire à une conception purement matérialiste
de l'esprit.
A
toutes fins utiles en outre, pour répondre à Mr Ramus,
nous souhaitons rappeler les positions de plusieurs scientifiques de renom,
dont la pensée demeure pleinement d'actualité :
- "On ne ramènera jamais les manifestations de notre
âme aux propriétés
brutes des appareils nerveux, pas plus qu'on ne comprendra de suaves mélodies
par les seules propriétés du bois ou des cordes du violon nécessaires pour
les exprimer " -
Claude Bernard(<-clic)
.
-" On n'a pas accès au réel "en soi", lorsqu'on effectue une démarche
scientifique, mais au "réel empirique", voilà pourquoi le réel
véritable est au-delà de la physique, au-delà des
perceptions que nous pouvons avoir, au-delà des mesures que nous
pouvons faire avec les instruments les plus perfectionnés existants ou
pouvant être réalisés dans le futur " -
Bernard d'Espagnat(<-clic)
.
- "La réalité psychique est une forme d'existence particulière qu'il ne faut pas confondre avec la réalité matérielle " - S. Freud
- "Psychisme et Culture sont co-émergents" - G. Devereux
Ajoutons à cela que si
Lacan(<-clic)
a distingué le symbolique, l'imaginaire et le réel, dans sa
théorisation de l'appareil psychique, et précisé que le réel c'est
l'impossible, c'est parce que la passion d'appréhender le réel est vouée à
demeurer une passion, c'est à souligner. Par conséquent, que ces assertions soient
frustrantes pour les scientifiques dont fait partie Mr Ramus est une chose. Qu'ils
veuillent nous faire croire qu'elles sont fausses ou hors sujet par toutes
sortes d'artifices et moyens détournés, est autre chose.
Tout
cela est d'autant plus surprenant que dans le domaine des sciences physiques
également, les plus grands scientifiques confirment nos propos. Ainsi, pour Einstein : "c'est la théorie qui décide de ce qu'on peut observer."
Pour Duhesme et Quine, très clairement également : "tout résultat
expérimental dépend de l'hypothèse mise à l'épreuve, mais aussi
de tout un ensemble d'hypothèses auxiliaires qui portent sur la situation
expérimentale, les appareils, le dispositif d'observation et de mesure,
etc..". En résumé, contrairement à un
préjugé tenace, le réalisme
et le positivisme ne sont pas mieux adaptés que l'instrumentalisme et le
constructivisme dans les sciences, qu'il s'agisse des sciences dites exactes ou
des sciences humaines (dites aussi morales). Autrement dit, en bref,
toute velléité de naturaliser l'intentionnalité, est parfaitement vaine
depuis les points de vue adoptés ici.
L'observateur étant
inclus dans l'observation (via sa théorie), comme de nombreux auteurs l'ont
montré, le réalisme et le positivisme ne sont pas si bien adaptés à
une démarche scientifique objective, que leurs prosélytes le font croire. Au
contraire, les héritiers d'Auguste Comte font figure de has-been, dans le
sens exposé. Autrement dit encore, le vieux débat entre objectivité et
subjectivité est dépassé par les recherches et découvertes citées.
C'est un fait indéniable en effet, que l'homme
n'a pas accès directement au Réel. Cet accès nécessite la médiation du
langage et plus précisément de théories qui sont des représentations du
Réel, mais non pas le Réel lui-même. C'est pourquoi le modèle n'est pas
à confondre avec le Réel - la carte avec le territoire - et prétendre proposer plus qu'un
modèle outrepasse ce qu'il est scientifiquement possible d'affirmer, comme
l'a observé Didier Anzieu. Autrement dit, l'objet de
la science n'est pas la Vérité, le pourquoi des choses, leur vérité
dernière, ou leur être-en-soi (ontologie). Il est seulement de décrire
le comment (ce qui se passe et dans quel cas), parce qu' aucune théorie ne
contient en elle-même son propre fondement.
Dès lors, le concept de
"médecine fondée sur des preuves" est au pire une convention (on fait "comme
si"), et au mieux, une pétition de principe, un postulat
qu'il s'agirait de démontrer, car en sciences on n'a que des hypothèses et
des résultats corroborant ou non ces hypothèses, mais en aucun cas des
"preuves" à proprement parler. C'est donc bien par abus de
langage ou par artifice qu'on parle de preuves. Le principe de
réfutabilité des hypothèses défini par Karl Popper, confirme aussi cette assertion, même si
ce positivisme atténué n'est pas pleinement satisfaisant. (<-clic)
En
toute logique, Mr Ramus et ceux dont il fait
partie, devraient donc commencer par nous expliquer ce qu'est selon
eux une médecine fondée des preuves, dans un domaine où il n'y a pas de
preuve au sens d'une vérité incontestable et indépassable qui
serait à démontrer, comme on vient de l'évoquer.
L'expression "médecine fondée sur les preuves" est une aporie dénuée de
sens scientifique, du point de vue exposé ici.
En conclusion, la psychiatrie et la psychologie "fondées sur des
preuves" paraissent bien être des systèmes tautologiques de pensée, tout
autant que la psychanalyse à laquelle leurs tenants font ce
reproche. Les preuves définies par un système pour s'auto-justifier, ou
pour justifier une conception de la "vérité" ou de l'"objectivité"
n'engageant que ce système, ne sauraient être d'authentiques preuves au
sens de vérités universelles ou uniques, comme c'est toujours sous-entendu
ou affirmé.
Autrement dit, il n'y a pas de système de référence
extérieur au cadre de pensée dans lequel on se trouve, et si les
mathématiques font office d'un tel système de référence dans les sciences
exactes en particulier - celles où on a des témoins observables et
mesurables - on oublie que ce choix n'est pas scientifique, mais
épistémologique. Ainsi, l'utilisation de mesures dans les procédures
expérimentales ou semi-expérimentales n'est pas en soi une preuve de
scientificité ou de vérité des hypothèses mises à l'épreuve, contrairement à
ce que beaucoup croient. C'est seulement un outil méthodologique. En
réalité, seule l'efficacité et l'utilité des connaissances peuvent faire
office de preuves, solides ou non, durables ou non... Encore faut-il que
les objectifs poursuivis soient justifiés, car déontologiquement, aucune
science ne peut faire abstraction des questions éthiques soulevées par ses
applications.
En tout état de cause, si le projet mathématique du
monde est indispensable dans les sciences physiques et naturelles, cela va
beaucoup moins de soi dans les sciences humaines dites aussi sciences
morales. Dans ces sciences en effet, les objets ne sont observables et
mesurables que par convention, la plupart du temps, ceci signifiant que les
mesures prises n'ont qu'une valeur relative et ne sont pas conformes aux
axiomes de la géométrie, comme dans les sciences dures.
C'est pourquoi dans notre domaine, en particulier, la parole du patient - ou
son témoignage - est plus importante et significative que n'importe quelle
mesure de variables déterminées à partir d'hypothèses
possiblement biaisées.
Pour ces mêmes raisons, la nécessité d'une
approche constructiviste et herméneutique - ces termes étant
liés - ne fait aucun doute, le problème dans les sciences humaines et dans
la psychologie en particulier, n'étant pas tant la vérité, la preuve,
etc..., que l'éthique, le contexte, l'utilité des connaissances utilisées en
fonction des objectifs recherchés et des valeurs défendues.
C'est dire ici que naturaliser l'épistémologie est un pari intenable
également.
Les paradigmes épistémologiques ne sont pas plus de nature physique ou
matérielle que le psychisme dont ils sont des instruments.
Pour pousser le raisonnement jusqu'à l'absurde, vouloir
naturaliser le positivisme et le réalisme n'a pas plus de sens que vouloir
naturaliser l'instrumentalisme et le constructivisme.
Le vœu de naturaliser l'épistémologie exprime un paradoxe insurmontable,
un fantasme de scientifiques rêvant de n'avoir affaire qu'à des
réalités concrètes et observables. Pourtant du point de vue scientifique
plus que de tout autre, la nature s'arrête là où commence la
culture, comme on l'a vu dans les précédentes citations.
L'univers symbolique étant ce qu'il est,
il serait temps que tous les scientifiques admettent
l'existence de différents niveaux de réalité et que beaucoup cessent de
vouloir toujours tout ramener à un seul de ces niveaux,
autrement dit le niveau matériel et concret ou "naturel". Il serait
temps également que les approches instrumentaliste et constructiviste
soient reconnues pour ce qu'elles sont, ie les seules approches
scientifiques authentiques, et que toutes les conséquences soient tirées de
cette reconnaissance. Autrement dit que plusieurs théories peuvent
décrire le réel avec la même pertinence, ceci excluant tout hégémonisme et
toute pensée unique comme il s'en trouve encore trop souvent dans les
sciences, l'EBM (Evidence Based Medicin) en étant un flagrant exemple.
Pour autant, tout ceci ne veut absolument pas dire que toutes les théories
se valent, donc qu'elles sont toutes bonnes, justes ou adéquates, soit dit en passant.
Pour toutes les raisons qui précèdent, s'agissant de la conscience, nous avons
affaire à un état d'énergie et non pas à un état
biologique, au sens de la physique classique, comme le laissent entendre les
scientifiques "scientistes". Autrement dit, la
conscience ne se trouve pas dans le cerveau même si cet organe est
son support matériel. Autrement dit encore, on ne
trouvera jamais les mots et le langage dans le cerveau, pas plus que les
images produites par celui-ci en imagination. Les images d'IRM en particulier, sont d'une
autre nature que celles produites par l'imagination et la
conscience. Elles ne représentent que des états physiquement observables de
l'activité cérébrale, mais non pas la conscience à proprement parler. Il ne s'agit donc pas de confondre le hardware
(le cerveau) et le software (l'esprit ou la conscience), mais au contraire
d'admettre qu'on a affaire à 2 niveaux de réalité distincts,
l'un physique et matériel, l'autre énergétique et immatériel, symbolique et moral (2)
en particulier, même ces deux niveaux sont interconnectés ou corrélés.
Françoise Zannier(<-clic)
Références :
(1)
Puissance des Psychotropes - Pouvoir des Patients(<-clic), Philippe Pignarre,
PUF 1999, p.72.
(2)
"Les faits moraux composent l'histoire des hommes, dans laquelle souvent il
se mêle du physique, mais toujours relativement au moral."(<-clic) J. Marmontel
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